jeudi 31 juillet 2014

« Henry VI » : de Thomas Jolly en Avignon




Thomas Jolly avive la ferveur des spectateurs du Festival d'Avignon avec son ambitieuse et puissante mise en scène de l'épopée “Henry VI”, en dix-huit heures. Saga shakespearienne d'un roi pris dans le courant de l'histoire, au tournant du Moyen-Âge et de la modernité naissance, “Henry VI” brosse le tableau d'une époque incertaine, qui accouche d'un monstre politique.

Le discours est entendu : le théâtre qui rassemble, le théâtre comme art politique, le théâtre clé de compréhension du monde, le théâtre dans la Cité qui ravigote l’homme et donne du cœur à l’ouvrage, qui trouve aux passions un exutoire. Bonnes paroles ? Nenni. Thomas Jolly et sa joyeuse bande donnent à ces formules magiques une réalité, un sens. En montant Henry VI en dix-huit heures, il renoue avec le théâtral théâtre, celui qui dans la flamboyance et l’excès, avec artisanat, sans pompe ni morgue, rivalise avec la distraction de l’époque.

Dix-huit heures de représentation, près de sept entractes, dix mille vers en quinze actes, vingt acteurs et près trois cents costumes : Thomas Jolly table sur la joie de la durée pour réunir une « communauté éphémère », sur l’ampleur de la représentation contre la dissipation de l’attention. La générosité et la ferveur des comédiens la maintiennent, tous rivalisant joyeusement et sans jamais faillir avec la folie du grand Will.

Grands récits

En réactivant sur le temps long la liberté du théâtre élisabéthain – goût des intrigues mêlant le tragique au bouffon, intimité avec le public, registres de langue variés et fleuris –, il nous emporte, frayant rondement à travers villes et campagnes, en Angleterre et en France, entre trois générations, renouant avec la ferveur des grands récits, comme une invitation au voyage. Ces grands récits manquent à l’époque, leur absence est notre mal. Thomas Jolly prend le contre-pied en s’emparant intégralement de ce drame historique et métaphysique alambiqué, qu’il rend limpide et passionnant.

Et par delà le suspens du drame, c’est le tableau d’une époque qu’il dessine avec Shakespeare (1564-1616). Car Henry VI, roi emporté dans le courant d’une histoire dont il est le témoin, en est aussi le martyr. Assis sur le trône d’Angleterre dans le chaos, il assiste au bouleversement d’un monde : l’ordre médiéval dont il est le dépositaire est renversé avec pertes et fracas pour accoucher dans la violence et le sang d’une Renaissance individualiste, mondialisée et scientiste. L’enfantement de cette nouvelle ère se fait dans le désordre, la tourmente et la peur. Or,cette incertitude fichée au cœur de la civilisation serait, à nouveau aujourd’hui, notre lot. C’est le fil rouge de ce renversant spectacle, et son actualité. Tendez l'oreille.

Apprendre à gouverner

« Nous devrons apprendre à gouverner » lâche Henry VI, trop tardivement convaincu de la nécessité de composer avec la real politik pour maintenir un semblant d’unité dans un royaume déchiré par des luttes intestines. « Apprendre à gouverner », c'est l'enseignement de Machiavel (1469-1527), son quasi contemporain. Selon lui l'homme politique bon est « trompé par cette erreur initiale de ne pas s’apercevoir que la méchanceté n’est pas domptée par le temps ni apaisée par des bienfaits ». C'est l'erreur d'Henry VI, ce bon roi dépouillé de son autorité divine et légitime par une « révolution de paradigme », un changement de monde qui, en décentrant la Terre, rend le monde à l'homme et Dieu aux cieux. Dans ce monde nouveau, qui éclot entre le XVe siècle d’Henry VI et le XVIe siècle de Shakespeare, l’évolution des sciences suit de près celle des techniques et de l'économie. Les armes à feu se développent. Ce sont aussi les prémices d’un capitalisme agricole qui prélude à la Révolution industrielle tandis que la Réforme protestante met en question l’autorité religieuse et renforce l’individualisme – comme le montreÉrasme (1469-1536) l'homme devient le propre acteur de son salut par l'exercice de son libre-arbitre. Ère de l'individu mais aussi de l'arraisonnement du monde sous la technique, la révolution dont Shakespeare rend compte en filigrane forge les premières sociétés de contrôle, instaurant un régime de surveillance comme réponse au désordre du monde... Shakespeare transcrit dans sa détonnante saga ce basculement mondial qui passionne Thomas Jolly. La fable politique mérite réflexion en des temps pareillement incertains…

Voyage initiatique

Une scène de déraison révolutionnaire avortée, en plein cœur de la pièce, met le bon ordre sens dessus-dessous. Elle le pivot du drame. De cette bulle Thomas Jolly tire la substance en rendant hommage à Breughel; il exécute un joyeux tableau carnavalesque aux motifs de la nef des fous. Le metteur en scène emprunte ainsi tout au long la fresque les esthétiques avec égard, indiquant l’hommage: tantôt des aplats de couleurs à la Rothko qui baignent la scène tantôt un mourant se vidant de sa noirceur évoque de Bacon. Colorée et bouffonne, l’atmosphère se refroidit brutalement lorsque le monde se retourne. Les univers basculent et le public s'accroche, sans ciller, plongeant avec la folle équipée au coeur de la nuit, sans jamais s'égarer. Car Thomas Jolly a pris le temps d’exposer les généalogies des lignées princières, sans didactisme et avec inventivité, pour en éclairer les rivalités. Il nourrit une conviction, qui est le ressort du spectacle et le cœur battant de son théâtre : « Un spectateur perdu un instant, est perdu à jamais ». Le public lui, suspendu jusqu’au terme de ce voyage initiatique par la vigueur époustouflante de la troupe, témoin des trahisons, des batailles et des meurtres, haletant et pris par le suspens, a vibré jusqu’à ce que le cordon soit rompu sous les hourras, debout, à quatre heures d’un matin qui peine encore à poindre, infiniment reconnaissant et solidaire de ces artistes généreux. Et si précieux.

Philomag.com - Cédric Enjalber